Jeanne Demessieux





Jeanne-Demessieux“En matière d’art, le conte de fée exaspère ou ravit. Il faut bien l’accepter, quand l’unique et prodigieux personnage est une toute jeune fille de 24 ans, qui dès sa première apparition en public, s’est imposée dans l’éclat irrésistible de l’absolue perfection.”
C’est en ces termes chaleureux que Bernard Gavoty, sous le pseudonyme de Clarendon, saluait, dans les colonnes du Figaro, le récital de Jeanne Demessieux, sur les grandes orgues de la Salle Pleyel, le 25 Février 1946.

Dès sa féerique apparition Salle Pleyel à Paris le 25 Février 1946, Jeanne Demessieux n’a cessé, en une fulgurante ascension, de planer très haut dans le ciel des plus extraordinaires virtuoses.
Née à Montpellier, le 13 Février 1921, elle a toujours vécu dans une ambiance favorable à la musique. Ses parents, amateurs de concerts, sacrifièrent tout à son éducation, ils s’installèrent à Paris dès que les ressources de leur province méridionale se virent épuisées pour satisfaire au développement des dons extraordinaires qu’ils décelèrent en leur fille.

Dès l’âge de trois ans, Jeanne Demessieux manifesta une prédilection pour le violon dont on lui enseigna les éléments rudimentaires; puis, sa soeur, de 13 ans son aînée, elle-même excellente pianiste et organiste, l’arracha à l’instrument de Paganini, et lui imposa la pratique d’un instrument polyphonique. Dès lors, ses études se poursuivirent normalement au conservatoire de sa ville natale où elle remporta un premier prix de solfège, et, à l’âge de 11 ans, un premier prix de piano, à la suite duquel elle joua en public, et avec orchestre, le morceau imposé pour ce concours: le “Concerto”, pour piano et orchestre, de Widor.
A Paris, elle fut nommée organiste de l’église du Saint-Esprit à l’âge de 12 ans, poste qu’elle occupa fidèlement jusqu’en 1962. Les portes du Conservatoire National s’ouvrirent pour y accueillir la jeune virtuose, elle devait obtenir successivement un premier prix d’harmonie en 1937, un premier prix de piano en 1938, un premier prix de contrepoint et fugue en 1939, un premier accessit de composition en 1940, et enfin un premier prix d’orgue en 1941.

Jeanne-DemessieuxSes maîtres, depuis Léonce Granier, son premier professeur de piano au Conservatoire de Montpellier, M. Le Boucher, directeur, jusqu’à Jean et Noël Gallon, Henri Büsser, et Magda Tagliafero au Conservatoire de Paris, lui témoignèrent une fidèle affection; des personnalités distinguées, du monde musical, comme Claude Delvincourt, R. Loucheur, Gallois-Montbrun, d’éminents compositeurs comme Poulenc autant que Messiaen, portaient à Jeanne Demessieux l’admiration la plus fervente.
A peine sortie du Conservatoire, les mains chargées des plus beaux lauriers, au milieu d’un entretien, le 17 Septembre 1942, à Meudon, Dupré lui fit spontanément ce significatif aveu: “Une leçon! ce n’est pas plus vous que moi qui la prenez, pas plus moi que vous, et, autant moi que vous…” Jeanne Demessieux était, alors, âgée de 21 ans! Elle s’est déjà affranchie totalement de l’enseignement, en magnifiant la formation scolastique.
Au lendemain de son prix d’orgue qui couronnait cet imposant palmarès, elle quittait définitivement le Conserva-toire, son maître Dupré la fit travailler quatre années, dans l’ombre, elle perfectionna une technique sans précédent, s’initia aux grandes formes de l’improvisation, sans oublier de comparer avec lui, les diverses factures françaises et étrangères: mutuel échange de vue fort enrichissant.
Pendant ces tristes années d’occupation, Jeanne Demessieux travaille sans relâche, parfois jusqu’à 18 heures par jour!, elle s’efforce de parachever les subtiles démonstrations d’une virtuosité, mise au service d’une intelligence géniale, pour se révéler brusquement au monde de la musique par un sensationnel récital à la Salle Pleyel, où la première audition de ses six Etudes, imposa d’emblée, au public un aspect de ce génie qui lui a valu, hélas, par la suite, l’hostilité de milieu organistique parisien.

Ce fut le point de départ de plus de 700 concerts à travers le monde; après avoir émerveillé Paris, la France, la Grande-Bretagne, Jeanne Demessieux se rendit successivement en Espagne, au Portugal, en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse, en Autriche, en Allemagne, au Danemark, en Scandinavie. Elle s’embarqua en 1953 pour l’Amérique où elle fit le tour complet des Etats-Unis, y compris la Côte du Pacifique; cette première tournée fut suivie de deux autres, en 1955 et en 1958. Les échos louangeurs de ses triomphes d’outre-Atlantique, sont parvenus jusqu’à nous, mais avec infiniment de discrétion. Rares, en effet, sont ceux qui ont pu lire, à la suite de l’un de ses récitals à la cathédrale de New York cet éclatant témoignage d’admiration qui dit: “Jeanne Demessieux est indiscutablement une lumière de la glorieuse tradition d’orgue française”. Ayant connu la plupart des organistes de l’époque depuis Widor, J. Bonnet, Louis Vierne, jusqu’à Dupré, je ne pouvais penser qu’à ces maîtres comme émules de cette extraordinaire musicienne virtuose”.

Par ses nombreux voyages à travers le monde Jeanne Demessieux souleva l’enthousiasme des foules se pressant sous tous les ciels, pour l’applaudir. Les critiques les plus divers – et, voire même les plus exigeants! – ont exprimé, dans la presse internationale, leur unanime admiration en l’écoutant interprêter tant les classiques qu’elle recréait en leur imprimant un caractère de grandeur par une diversité expressive intense, que l’école romantique, qu’elle animait d’un souffle passionné et d’un élan lyrique où se confondent la sensibilité, l’émotion et le sentiment le plus distingué. C’est assurément, dans ce climat artistique idéal, fait de science, de facilité, de don de soi, aussi – Jeanne Demessieux jouait avec son coeur, sans limites, comme son génie – qu’elle nous révèle les pages de Franck, de Widor, de Franz Liszt où elle excelle, dans un scrupuleux respect du texte, tout en le transfigurant de sa brûlante personnalité.
Elle avait, en effet, ce don merveilleux de transfigurer tout ce qu’elle jouait, les oeuvres les plus diverses révélaient sous ses doigts un aspect sublime. Qui exprimera jamais l’émouvante splendeur de ses admirables interprétations des oeuvres romantiques, qu’elle animait d’un souffle passionné, où une transcendante puissance se confond heureusement, avec la délicatesse la plus caressante, dans un parfait équilibre.

Jeanne-DemessieuxRené Dumesnil, qui était allé entendre Jeanne Demessieux au Saint-Esprit, un dimanche, était resté confondu devant son talent d’improvisatrice: “j’avais apporté,” écrit-il, “un sujet de fugue, les mesures initiales du choeur de Claude Delvincourt qui achève son Lucifer, et, j’assistai à l’un de ces spectacles qu’on n’oublie plus jamais. Durant un quart d’heure, une symphonie tout entière, avec ses trois mouvements fut improvisée devant moi, et couronnée par une fugue prestigieuse. Et ce miracle – comment nommer d’un autre mot ce don extraordinaire, développé par l’étude – était accompli si simplement, avec une facilité apparente si complète, que je crus rêver! Mais, non, Jeanne Demessieux ignorait tout de la courte phrase que j’avais apportée, il avait suffi de cette suite de douze notes pour que s’ordonnât et se construisît, toute une oeuvre. J’avais, déjà bien des fois assisté à des séances d’orgue, vu bien des organistes improviser, et, pourtant, il y avait là, quelque chose que je n’avais encore jamais ressenti, une fraîcheur, une sorte d’ingénuité savante, un art si pur, si dépourvu d’artifice, si sincère et si profond que j’en étais bouleversé.”

Nommée titulaire du beau Cavaillé-Coll de l’église de la Madeleine à Paris, en 1962, où elle succéda à Edouard Mignan, elle s’intéressait vivement à la protection de son instrument, elle veillait jalousement au respect de son esthétique. Son éclectisme averti, nourri des multiples expériences recuillies sur tous les continents, trouvait matière de comparaisons sur les orgues de différents caractères. Suivant avec assiduité, l’évolution de la facture, avec prudence, surtout avec sagesse, s’opposant sans concession – déterminée – à quelque tentative peu engageante, dans une lettre du 25 Septembre 1961, elle s’exprime ainsi: «…..j’ai écrit à la Revue l’Orgue, que “j’attendais et espérais l’orgue du XXe siècle”*, synthèse intelligente, originale aussi dans son audace, des instruments du passé. Faute de quoi, les promoteurs du néo-classicisme auront à endosser la lourde responsa-bilité d’avoir implicitement condamné tout* le répertoire d’Orgue, depuis J.S. Bach jusqu’au-delà de nos jours…, les oeuvres de Messiaen, Langlais et autres, faisant appel à tout un rayonnement sonore dont la contrainte est exclue.» (* C’est Jeanne Demessieux qui souligne).

Jeanne Demessieux plongeait toujours un regard scrutateur dans l’avenir, sans pour autant renier les enseigne-ments du passé. Son esprit perfectionniste et novateur recherchait sans cesse l’équilibre dans la vérité, en toute chose. Son art s’enrichissait d’une haute spiritualité; ses auditeurs enthousiastes et attentifs, percevaient son merveilleux message avec une sérénité consolante, alors que d’autres, plus avantagés ou plus réceptifs l’ont entrevue dans la lumière.
Nombreux étaient les étrangers de passage à Paris, qui, l’ayant entendue dans leur pays respectif, venaient à la Madeleine, où ses splendides improvisations demeurées légendaires à juste titre, embellissaient une liturgie traditionnelle, toujours si soignée dans la plus cosmopolite des églises parisiennes. Jeanne Demessieux se tenait à ses claviers, tandis qu’à l’autel s’accomplissait le Saint-Sacrifice de la messe qui n’est rien autre que le Sacrifice du Calvaire du Vendredi-Saint, prolongé à travers les siècles.
A l’occasion du cinquantenaire du Grand-Orgue Cavaillé-Coll de l’abbatiale Saint-Ouen de Rouen, et, pour l’inauguration des travaux de restauration, le 26 Octobre 1941, Dupré écrivit une pièce intitulée “Evocation”, où il tenta, paraît-il, de symboliser musicalement, les trois faces du caractère de son père, Albert Dupré, qui était inquiet, tendre et fier.

En écrivant cette pièce, Dupré fit part de ses intentions déterminées à Jeanne Demessieux, il lui confia les manuscrits. Une première lecture lui suffisait pour prendre connaissance des difficultés techniques, une seconde pour se pénétrer de l’esprit qui animait l’oeuvre, et, la troisième exécution s’effectuait sans le secours du texte: telles étaient les prodigieuses facilités de Jeanne Demessieux. Quelques semaines après le 3 Septembre 1943, elle donna sur le splendide instrument de Saint-Ouen, une audition privée, pour une dizaine de privilégiés – dont le signataire de ces lignes – au cours de laquelle elle interpréta l’Evocation, avec une flamme, un brio, une aisance incomparables; alors que les échos lointains vibraient encore sous les voûtes séculaires de la vaste nef, Dupré, qui était à ses côtés, ému aux larmes, lui dit: “ma petite Jeanne, je ne reconnais pas mon oeuvre.” Et c’était vrai!
On a écrit par ailleurs il y a en Jeanne Demessieux une virtuose dont l’aisance subjugue, une poète, une visionnaire douée d’une grande flamme intérieure.

Qu’elle fut au Wanamaker Auditorium, à la cathédrale de New York, à l’Albert-Hall de Londres, à Saint-Sulpice sous les yeux extasiés de Dupré, à la cathédrale d’Edimbourg, ou au Victoria Hall de Genève, Jeanne Demessieux, au milieu de ses plus éclatants triomphes, ne s’est jamais départie de cette naturelle simplicité, qui offrait à son contact, tant de charme. La gloire l’a auréolée sans l’effleurer. La presse internationale lui témoigna, beaucoup plus qu’en France, une admiration sans réserve, découvrant en elle un être d’exception appartenant déjà à la légende.

Jeanne-DemessieuxCompositeur, Jeanne Demessieux nous laisse une oeuvre importante, outre diverses pièces de musique de chambre, de musique vocale, de musique symphonique, elle écrivit pour l’orgue: six Etudes – publiées en 1946, Sept Méditations sur le Saint-Esprit – 1947, Triptyque – 1948, Douze Chorals-Préludes – 1950, un Poème pour Orgue et Orchestre – 1952, Te Deum – 1959, Prélude et Fugue 1965, et Répons pour les Temps liturgiques. Ses oeuvres d’orgues ont apporté à la littérature de l’instrument des moyens expressifs inconnus jusqu’alors, elle en a élargi les possibilités techniques pour exprimer sa pensée, riche de recherches esthétiques. Par son magistral enseignement, elle a fait rayonner en de lointains pays, le prestige et l’éclat de notre école d’orgue.
Sa trop courte vie a eu un rayonnement mondial, son extraordinaire activité jointe à une perpétuelle discrétion, lui permettait de mener de front les tâches les plus périlleuses, toujours avec un égal bonheur, et un délicieux sourire.

Ses qualités de coeur étaient à la mesure de son génie; fidèle à ceux qu’elle aimait, elle savait exprimer délicatement à ses amis qui la pleurent, les marques attentives de son affection qui se manifestait toujours au-delà de l’exclusif cercle restreint, et inconsistant, parfois, des mots; l’incomparable amitié dont elle nous a honoré inébranlablement, en est le consolant témoignage.

Par sa vie entière, par sa noblesse, par ses vertus, elle incarnait l’Evangile des Béatitudes: “bienheureux les pauvres en esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient, bienheureux les doux parce qu’ils possèderont la terre, bienheureux ceux qui ont le coeur pur parce qu’ils verront Dieu.”

– Pierre Labric


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