Jeanne Demessieux





Jeanne-DemessieuxBien avant sa mort prématurée à l’âge de 47 ans en 1968, Jeanne Demessieux était déjà, selon son maître Marcel Dupré, une organiste virtuose bien plus douée et talentueuse que lui-même. Les critiques musicaux la comptaient parmi les plus grands artistes de son époque et sa réputation de brillante improvisatrice était légendaire. Elle fut la première femme à jouer aussi bien dans l’Abbaye que dans la Cathédrale de Westminster. Lors de ses nombreuses tournées de concerts en Amérique et en Europe, son interprétation parfaite et sa technique irréprochable furent acclamées unanimement tant par le public que par les critiques. Comme le démontrent ses huit oeuvres majeures pour orgue, cette musicienne était également accomplie en tant que compositeur: ces oeuvres reflètent l’aisance remarquable de son improvisation et nécessitent souvent un prodigieux jeu de pédale, inégalé dans l’ensemble du répertoire pour orgue. Aujourd’hui, plus de 20 ans après sa mort, ses travaux de partitions pour orgue n’ont pas encore été complètement explorés, alors qu’à l’époque où elle travaillait, peu de musiciens français (hormis Messiaen) encourageaient l’emploi de cet instrument. L’étude de sa vie et de son oeuvre ne constitue pas seulement un maillon irremplaçable dans l’histoire de la musique française pour orgue au vingtième siècle, mais nous offre également un aperçu historique unique de la vie et de la méthode d’enseignement de Marcel Dupré, dont elle fut l’élève entre 1936 et 1946.

Les premières années de la vie tragiquement courte de Jeanne Demessieux diffèrent peu de celles de tout autre jeune musicien prometteur. Peu après sa naissance le 14 février 1921 à Montpellier, sa soeur de 14 ans son aînée tombe gravement malade et doit arrêter ses études. Elle devient alors le premier professeur de Jeanne. Déjà quelque peu enfant prodige, Jeanne s’installe à Paris avec ses parents en 1932, à l’âge de 11 ans. Elle y suit le Conservatoire National de Musique où elle obtient les premiers prix d’harmonie, de piano, de fugues et de contrepoint. L’année suivante, en 1933, elle est nommée organiste à l’église du Saint-Esprit, fonction qu’elle assurera pendant 29 ans.

Le 8 octobre 1936 marque un tournant décisif dans sa carrière. Le directeur du conservatoire de Montpellier organise une réunion à Meudon pendant laquelle Jeanne fait la connaissance de Marcel Dupré. Elle note plus tard dans son journal intime: “Pour moi, ce fut une rencontre inoubliable.” Cette rencontre avec ce grand maître de l’orgue fut en fait une sorte de coup de foudre réciproque entre le maître et l’élève qui donna naissance à une relation unique et exceptionnelle, riche pour tous deux en échange d’idées et en découvertes. Etant à l’époque une personnalité de haut plan dans le monde de l’orgue, Dupré a dû très rapidement prendre conscience d’avoir trouvé dans cette jeune fille frêle le successeur qu’il cherchait, quelqu’un capable d’étendre l’influence de l’école française de l’orgue. Sûr des nombreux talents de Jeanne, il s’empresse de la prendre comme disciple de choix et, pendant les dix années qui suivent, il la fait étudier avec acharnement et rigueur, mettant tout en oeuvre pour développer ses talents. Il écrit plus tard: “On ne peut pas être un grand artiste sans avoir (d’abord) été l’élève d’un grand artiste”.

Sous la direction sévère et exigeante (mais aussi paternelle) de Dupré, Jeanne s’attelle avec ardeur à l’étude, non seulement de l’orgue, mais aussi de l’improvisation, de l’harmonie, de la composition et de l’orchestration. Elle étudie en outre les oeuvres que son maître a écrites pendant son séjour de plusieurs années à Troyes. Ensuite, les travaux de retranscription, d’annotation et de correction ont pour but d’affiner encore l’esprit de la jeune disciple. Plus tard, Jeanne comparera cette période à la vie dans une serre. Néanmoins, elle se soumet assez volontiers au travail acharné préconisé par son maître et continue, au dire de tout le monde, de lui vouer une dévotion exclusive, voire servile.

Tout en donnant à Jeanne des leçons particulières, Dupré la fait aussi participer aux services dans l’église de Saint-Sulpice, un poste qu’il occupe depuis 1934. Il soutient activement sa progression dans un monde jusque là presque exclusivement réservé aux hommes et encourage sa nomination à un poste “temporaire” dans l’église, poste qu’elle occupe alternativement avec Jean-Jacques Grunenwald, un autre élève de Dupré. Plus tard, Dupré sollicite l’autorisation du Cardinal de Paris pour permettre à Jeanne de devenir sa remplaçante à ce poste. Il affirme à un élève de Widor : “C’est la meilleure, hommes compris”. Bien que sa demande soit finalement refusée, Dupré reste inconditionnel dans son soutien à l’égard de Jeanne et elle continuera à jouer pendant plusieurs années à Saint-Sulpice.

Jeanne-DemessieuxEn janvier 1939, après trois années d’étude privée auprès de Dupré, Jeanne est admise en classe d’orgue au conservatoire. Elle termine ses études en 1941 en remportant le premier prix d’orgue, après avoir joué devant un jury où siégeaient Gallon, Duruflé, Fleury, Marchal, Cellier et Litaize. Ce n’était cependant que le commencement d’une période importante et glorieuse tant pour le maître que pour l’élève. Les cinq années suivantes, elle étudie méticuleusement, mémorise et interprète la quasi totalité des oeuvres majeures pour orgue. Dupré tente d’élargir encore davantage la virtuosité de son élève en composant pour elle des oeuvres d’une difficulté extrême, favorisant ainsi l’acquisition d’une technique pratiquement impeccable. Il s’avère aujourd’hui que les dix mouvements séparés de sa Suite Op. 39, Offrande à la Vierge Op. 40, et Trois Esquisses Op. 41, faisaient à l’origine partie d’un groupe de douze études dont il avait entrepris pour Jeanne la composition en novembre 1941 alors qu’elle venait d’avoir vingt ans.

Bien qu’écrivant lui-même ses exercices pédagogiques, Dupré est cependant d’avis que Jeanne est capable de composer une oeuvre similaire qui devrait même surpasser la sienne. En 1994, à la demande pressante de Dupré et sur les encouragements de l’éditeur Bornemann, Jeanne entreprend la composition d’oeuvres pour orgue, six oeuvres des plus grandioses et des plus troublantes dans le répertoire. Les travaux de Jeanne progressant, Dupré s’exclame très fier : “Ce que je trouve excitant, c’est que nous travaillons en parallèle. J’ai composé mes oeuvres, et aujourd’hui vous composez les vôtres. […] Votre perception musicale vous permettra de créer une musique qui fera tomber les gens à genoux.” Après avoir achevé la composition de ses Etudes, Jeanne les dédicace à Dupré, qui en retour rédige une préface pour son oeuvre et lui rend hommage plus tard en les interprétant pour la première fois aux Etats-Unis.

En 1946, après une période de préparation de dix ans, Dupré décide enfin que cette formation a fait de Jeanne “un maître de son propre chef”, et ses débuts devant le public sont préparés avec le plus grand soin. Elle est d’abord présentée à Meudon pendant une série de douze récitals privés, puis dans une série de six récitals à la Salle Pleyel du 24 février au 3 juin 1947, et finalement dans une seconde série de récitals en 1947. Le tout premier récital, auquel assistaient notamment Maurice Duruflé et la veuve de Jehan Alain, provoque une réaction spectaculaire et spontanée de la part du public. Journaux et magazines de tous bords consacrent des colonnes entières aux débuts de Jeanne, depuis Le Monde à Paris jusqu’au Herald Tribune à New York. Bernard Gavoty, un critique français renommé, écrit dans Images Musicales: “Un prodige de l’orgue? Non, c’est stupéfiant, monumental… Liszt n’aurait pas causé une plus grande surprise en interprétant ses Etudes pour la première fois… et personne, sauf Dupré lui-même, n’est capable de telles merveilles d’improvisation. Demessieux devrait être assise au premier rang de la famille artistique … dont elle est le disciple”. La série de récitals à la Salle Pleyel est à peine terminée que les invitations venant de France et de l’étranger commencent à affluer, entraînant un programme harassant de tournées et de concerts qui deviendront bientôt son style de vie.

De son côté, Marcel Dupré a dû ressentir une immense fierté et une impression de grande réussite en voyant sa jeune disciple reçue de cette façon étourdissante par le public. “Vous êtes mon successeur, la seule à qui je donne mes secrets de technique”, lui dit-il, et il est vrai que le triomphe de Jeanne est à la fois un triomphe pour le maître et pour l’élève, l’aboutissement de dix années de travail particulièrement acharné pour tous les deux.

Jeanne-DemessieuxOn trouve une description extrêmement franche et vivante de la relation entre le maître et l’élève au cours de ces dix années dans le journal intime que Jeanne a griffonné à l’époque, nous offrant ainsi un aperçu unique des activités quotidiennes de l’un et de l’autre. Ce journal nous donne de nombreuses images du “plus grand organiste qui ait jamais vécu” dans son “atelier” (l’auditorium de Meudon), en concert, pendant les séances d’enregistrement à la Salle Pleyel et lors d’événements historiques tels que le centenaire de Widor à Saint-Sulpice en 1944; ce journal est d’une valeur inestimable pour tous les détails qu’il nous donne sur les activités de Dupré pendant les années de guerre, alors qu’il avait atteint le sommet absolu de sa virtuosité tout en ne pouvant pas quitter son pays.

La plus grande partie du journal est cependant consacrée à l’étroite et intense relation entre le maître et l’élève. Dupré permet à Jeanne d’utiliser librement ses possessions pendant son absence due à ses nombreuses tournées de concerts (et c’est effectivement ici que sont nées certaines de ses plus grandes compositions pour orgue). Il assure la promotion des oeuvres de Jeanne aux Etats-Unis en prélude aux apparitions qu’elle allait bientôt y faire, mais surtout il la proclame comme sa meilleure élève et son successeur éventuel. Bien que ses longues années au conservatoire aient produit des étudiants aussi importants que Messiaen, Langlais, Grunenwald et Alain, Dupré a manifestement un attachement particulier pour Jeanne qu’il n’a pas pour les autres élèves. Il parle ouvertement de sa place dans la longue chaîne de tradition commencée des dizaines d’années plus tôt. Les extraits suivants du journal de Jeanne sont typiques de l’étroite et intense relation qu’ils partagent:
Juillet 1941: “Il me dévoile le secret de sa technique que je ne me permets pas de traduire… Il retrace la filiation de notre tradition concernant l’orgue et nomme A. Lemmens, Alexandre Guilmant, Charles-Marie Widor… Marcel Dupré dit encore: “Je fais pour vous ce que Widor a fait pour moi”.
Septembre 1941: “Bientôt, quand j’aurai vieilli, c’est vous qui serez l’interprète de mes oeuvres… vous êtes la seule qui ayez la technique pour les dominer…”
Juin 1942: “Vous avez déjà commencé la montée qui doit me dépasser… C’est un plaisir de se voir dépassé par ceux qu’on aime…”
Janvier 1944: “Je voulais vous redire que vous êtes mon successeur. Après moi, je vous passe le flambeau!”
En août 1944, pendant une répétition à Notre-Dame, Dupré fait remarquer à un autre organiste la présence de Jeanne: “Vous savez que je ne dis jamais rien à la légère… Jeanne Demessieux est la plus grande organiste de toutes les générations.”

Etant donné l’évidence de ce qui précède, il peut effectivement paraître étrange qu’une relation aussi intense et exceptionnelle ait pu passer du triomphe à la tragédie. Et pourtant, le départ de Dupré aux Etats-Unis pour sa neuvième tournée américaine en 1946 semble marquer la triste fin d’une collaboration unique, fidèlement retracée par les nombreux écrits de Jeanne. La raison apparente semble provenir de différences d’opinions sur l’organisation des concerts et des tournées de Jeanne prévus en Amérique du Nord, où elle refusait de se rendre seule, malgré l’insistance de Dupré, sans avoir la garantie préalable de certaines conditions spécifiques.

En réalité, les causes exactes de la rupture restent enveloppées de mystère. Peut-être que finalement, Jeanne avait une trop forte personnalité pour supporter l’ombre d’un maître aussi grand que Dupré dans la poursuite de sa carrière. Peut-être qu’elle souffrait du “secret” qui avait plané sur ses débuts assez tardifs et du manque de reconnaissance du public qui en avait découlé. D’autres parlent d’une relation étroite et affectueuse entre le maître et son élève risquant finalement de briser la vie familiale de Dupré, en soulignant que la rupture était surtout le fait de l’insistance de Madame Dupré. Ce qu’on peut dire en conclusion, c’est que la rupture semble avoir été initiée par Dupré et qu’elle fut à la fois définitive et irréparable.

Quelle que soit la cause, il semble que Jeanne n’a jamais compris la raison véritable du changement d’attitude de Dupré, et elle en a terriblement souffert par la suite. La rupture ébranle sa santé déjà fragile et elle écrit plus tard que “Je n’aurais pas survécu (à cette période) sans ma famille.” Elle n’avait pas seulement perdu son meilleur ami, mais aussi un monde tout entier, bien que son admiration pour Dupré en tant que musicien reste inébranlable. La rupture est cependant rendue encore plus pénible par le refus de Dupré de la parrainer lors de son entrée à la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique. Elle écrit plus tard dans une lettre à Dupré: “Il sera pour moi toujours très douloureux de penser que, après avoir affirmé que rien ou personne ne séparerait le maître de son élève, vous puissiez avoir saisi l’occasion de briser un lien qui pour moi était sacré, sans m’en expliquer les raisons. Rien ne saurait me faire perdre le respect d’une doctrine à laquelle j’ai voué une foi aussi forte.”

Bien que blessée intérieurement, extérieurement ses années avec Dupré ont effectivement atteint leur objectif, car Jeanne est maintenant devenue un maître de son propre chef, prête à escalader les sommets de la gloire musicale. A la suite de sa seconde série de récitals marquant son début à la Salle Pleyel en 1947, elle commence à voyager intensivement comme concertiste virtuose, zigzagant à travers toute la France, jouant dans toutes les grandes églises d’Europe occidentale et se faisant partout acclamer comme un phénomène musical. Elle est déjà considérée comme l’un des plus brillants improvisateurs d’orgue, et ses récitals comprennent presque toujours une improvisation sur un thème donné. Sa technique étant impeccable, un critique écrit sur son jeu: “Sa virtuosité frappe encore plus l’imagination quand on réalise qu’elle joue avec des talons Louis XV (donc des talons hauts), ces fameuses chaussures d’argent dont elle ne s’est jamais séparée et qui deviendront légendaires.”
Venant régulièrement en Angleterre où elle est populaire, Jeanne donne son premier récital à Londres pour l’Organ Music Society en 1947 et termine son programme par l’improvisation d’une symphonie en quatre mouvements sur des thèmes composés pour l’occasion par quatre critiques musicaux londoniens. Le 27 février de la même année, elle joue à l’Abbaye de Westminster, en présence de Henry Willis, le célèbre facteur d’orgues britannique, accompagné de l’ensemble de son personnel. A l’âge de 26 ans, elle est la première femme à être invitée à jouer à la Cathédrale de Westminster. Par la suite, elle revient plusieurs fois en Angleterre, notamment pour donner un de ses récitals à l’Abbaye de Westminster à l’occasion du neuvième centenaire de l’Abbaye ainsi que pour la cérémonie d’inauguration à la Cathédrale Métropolitaine de Liverpool. Après ses triomphes en Angleterre, Jeanne continue à parcourir l’Europe où elle attire toujours des salles combles et éveille des critiques dithyrambiques. En août 1949, elle part pour Vienne et Salzbourg et poursuit ses tournées en Autriche, Bavière, Portugal, Ecosse, Irlande et Scandinavie. A un certain moment, elle donne plus de 200 récitals en l’espace de quatre ans.

Jeanne-DemessieuxEn 1953, Jeanne fait sa première tournée en Amérique du Nord, attirant de nouveau les acclamations de la critique pour ses performances électrisantes. La critique suivante, rédigée après un récital à la Central Presbyterian Church à New York lors de sa troisième tournée américaine en mars 1958, est typique de l’adulation avec laquelle elle est accueillie:
“Cette jeune et brillante artiste française… a donné à New York un concert qui répond aux normes incroyables d’excellence technique qu’elle s’est elle-même fixées, aussi bien sur le plan du jeu que de la composition. Mlle Demessieux est impeccable dans tous les domaines de l’art du récital… Peu nombreux, s’ils existent, sont ceux qui peuvent égaler la pure virtuosité de cette charmante jeune fille.”

Ne se satisfaisant pas d’une carrière de soliste uniquement, Jeanne cherche vite la reconnaissance dans d’autres domaines. En 1950, elle est nommée professeur d’orgue à Nancy et obtient en 1952 un poste similaire à Liège (Belgique), ville où est né César Franck. On trouve notamment parmi ses élèves Louis Thriry, qui enregistrera plus tard les oeuvres complètes de Messiaen, et Pierre Labric, devenu aujourd’hui professeur et interprète renommé.

En 1955, Jeanne reçoit une nomination à l’Académie de Haarlem en Hollande. Peu de temps après, elle est nommée directeur du jury du Concours international d’Improvisation à l’Orgue. Elle est souvent membre du jury lors de concours d’orgue au Conservatoire de Paris et juge également des concours dans les classes d’analyse de Messiaen. En 1962, après avoir servi au Saint-Esprit pendant près de 30 ans, elle est nommée à la Madeleine où Saint-Saens et Fauré comptaient parmi ses prédécesseurs, un poste qu’elle conservera jusqu’à sa mort. Elle a en outre enregistré 16 disques, recevant sa première distinction à l’âge de 29 ans en remportant le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros. Quatre ans plus tard, ses enregistrements des oeuvres complètes de Franck à la Madeleine lui apportent le Grand Prix National pour l’année 1960-61.

Si ses activités semblent concentrées sur les tournées, l’enseignement et les enregistrements, Demessieux a également laissé un important héritage de compositions. Ses oeuvres publiées comprennent huit pièces majeures pour orgue, Poème pour orgue et orchestre, La Chanson de Roland pour mezzo-soprane, choeur et orchestre, Ballade pour cor et piano, et de nombreuses oeuvres non publiées, datant pour la plupart de ses années d’étudiante. Il est cependant évident que ses oeuvres ont éveillé l’admiration de nombreux compositeurs, et notamment de Poulenc, Duruflé et Messiaen. Après la publication des Six Etudes en 1946, ce dernier écrit: “Les Six Etudes sont un chef d’oeuvre dans leur genre… Demessieux exige des pieds ce que Chopin exigeait des mains… Chaque bon organiste devrait les connaître et s’y exercer. Cependant, très peu de musiciens seront capables de les jouer avec l’étonnante virtuosité de leur compositeur.”

En 1961, Jeanne se met à parler de la saturation qui la tourmente régulièrement. Toujours de santé fragile, elle commence à payer le prix de la fatigue due à des années d’enseignement, de concerts et d’enregistrement, à laquelle s’ajoute le poids de la solitude. Elle est pourtant nommée Chevalier de l’Ordre de la Couronne de Belgique en 1964, et ses récitals révèlent un engagement toujours croissant dans la musique qu’elle joue, suggérant ainsi qu’elle n’a pas encore atteint le zénith de sa puissance d’interprétation. Elle ralentit le rythme de ses activités, mais part de nouveau en Angleterre en 1967 pour préparer un nouvel enregistrement et elle signe un nouveau contrat pour l’enregistrement des oeuvres complètes de Messiaen. A la fin de l’année, elle reconnaît son épuisement et semble ressentir la menace de sa propre mortalité. “Pour moi”, écrit-elle, “la préparation d’une carrière internationale, suivie de 20 ans de voyages solitaires, a laissé le souvenir amer d’une jeunesse sans jeux, sans sorties et sans amis de mon âge à cause de la précocité de mes études, alors que les autres avaient de huit à dix ans de plus que moi.”
L’année 1968 est marquée par de fréquentes visites chez des médecins et dans des cliniques pour le traitement de maladies mystérieuses, mais, encore un mois avant sa mort, Jeanne écrit à sa soeur: “Rassure-toi, après toutes sortes de tests il n’y a pas l’ombre d’un microbe ni aucune fièvre.” Le 3 novembre, elle écrit de nouveau: “Je rentre maintenant à la maison après presque deux mois dans une clinique dans la banlieue parisienne. Je ne souffre plus de rien. C’est un état de saturation nerveuse qui passera.” Huit jours plus tard, le 11 novembre 1968, elle meurt à Paris. Une vaste foule assiste à ses funérailles à la Madeleine; le grand orgue resté silencieux est recouvert d’un immense voile de crêpe noir tombant jusqu’au sol. De nos jours, Jeanne repose au cimetière d’Aigues-Mortes dans le midi de la France, pas loin de l’avenue qui porte son nom. N’étant apparue en public que pendant 22 ans, sa mort prématurée a privé le monde de la musique d’orgue d’un interprète, professeur et compositeur qui avait à peine eu le temps de parvenir au sommet, et cette perte irréparable est rendue encore plus tragique par le fait que son grand maître et ami Marcel Dupré a survécu à la jeune fille qu’il avait autrefois proclamée comme son seul vrai successeur.

– Karen E. Ford


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One Response so far.


  1. MUTH ERIC says:

    Bonjour,

    Votre article reflète bien tout le génie de Jeanne Demessieux. Je l’ai découverte il y a 30 ans par le
    disque, travaillant à l’époque chez Decca. Aujourd’hui encore sa musique, et surtout, cette manière
    si personnelle de la jouer, nourrit ma vie. Toutes ses compositions sont-elles enregistrées ?
    Existe-t-il une Association des Amis de Jeanne Demessieux ?

    L’Orgue, par Jeanne Demessieux, est une irrésistible ascension vers l’absolu.

    Eric MUTH Journaliste Indépendant